Permaculture et autre modèle économique à la ville de Luchon
Permaculture et autre modèle économique à la ville de Luchon

Permaculture et autre modèle économique à la ville de Luchon

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Avec ce nouvel article, nous partons à Luchon à la rencontre de Michel Leray, maire adjoint chargé du développement durable de la ville. Il nous parle de ce nouveau modèle économique, mais aussi de son projet d’autonomie alimentaire pour la ville.

Bonjour Michel, peux-tu te présenter ?

J’ai l’habitude de me définir comme un ancien « banquier repenti ». J’ai travaillé dans le domaine de la finance en Asie pendant une vingtaine d’années. Lors de mon retour en France, j’ai découvert la permaculture que j’ai commencé à pratiquer chez moi en Bretagne. Malheureusement à l’époque, il ne se passait pas un mois sans un nouveau scandale pharmaceutique ou scandale alimentaire comme celui de Monsanto. C’est cette actualité qui m’a motivé à mieux comprendre la permaculture. Je me suis formé auprès du Bec-hellouin et aussi en ligne. Je ne me pensais pas particulièrement doué pour l’agriculture, mais je connaissais mes capacités pour faire la cuisine et donc ça a pris ! 

La permaculture est un modèle qui doit s’adapter à chaque territoire, on ne peut pas se baser sur un principe appris une fois et en faire du copier-coller. En venant à Luchon, il a fallu que je découvre qu’elles étaient les cultures adaptées au terrain d’ici. J’ai commencé par faire de la permaculture chez moi puis j’ai converti des amis à la permaculture et on a commencé à faire des paniers pendant la saison. Chemin faisant j’ai découvert des collectifs de réflexion comme Comminges durable qui travaillait autour du concept de l’EFC. J’y ai rencontré des gens qui étaient déjà acteurs de ce modèle et j’ai participé à l’université d’été de l’EFC il y a deux ans.

Les municipales sont arrivées et je me suis porté volontaire pour prendre en charge l’activité développement durable. Aujourd’hui je suis conseiller municipal chargé de l’écologie, du développement durable, de la mobilité et de la restauration collective. C’est quelque part un écosystème en soi. J’ai commencé à m’intéresser au sujet de la restauration collective et j’ai constaté qu’il y avait un gisement qui n’était pas exploité à Luchon. Cela m’a amené à réfléchir à une plateforme alimentaire pour satisfaire les besoins de nos différentes entités locales.

Quel est ton regard sur notre modèle de société actuel et de ses limites ?

Le premier révélateur pour moi a été ces différents scandales à une certaine époque. Je suis arrivé ici et en travaillant sur le programme qu’on voulait présenter aux municipales, j’ai découvert l’ouvrage et l’étude de Stéphane Linou sur la résilience alimentaire, notamment sur la fragilité qu’a notre économie en termes de disponibilité de ressources alimentaires. Aujourd’hui, un camion sur trois sur les routes transporte de l’alimentation et sur des distances supérieures à 500 km ! Les grandes surfaces ont beau dire « nous sommes livrés en légumes frais tous les jours », ça peut être attrayant dans certains contextes, ça peut être un sérieux travers dans d’autres.

J’ai un peu analysé la fragilité du territoire avec cette approche et je me suis rendu compte que nous avions un gisement qui est la restauration collective, alors qu’on est totalement dépendants de l’extérieur sur le sujet. Le covid est arrivé et avec la fermeture de la frontière, on s’est vite rendu compte qu’on était très isolé. Ajoutez à ça, une pénurie de maraîchage ici… On a des éleveurs, mais on n’a pas de maraîcher. Potentiellement, on a la possibilité de faire du maraîchage ici et donc de satisfaire une demande locale qui est à la fois de la restauration collective, mais aussi de la restauration touristique.

Tu es un acteur de ce nouveau modèle économique. Comment l’as-tu découvert ?

Je l’ai découvert en arrivant à Luchon, en faisant la rencontre d’acteurs qui m’en ont parlé. Ils souhaitaient offrir des opportunités aux jeunes pour qu’ils restent et trouvent du travail dans la région, plutôt que d’être obligés de fuir vers les métropoles. Ce qui m’a beaucoup plu c’est que ça venait un peu compléter ma découverte de l’ouvrage de Stéphane Linou qui parlait de la résilience. Je trouvais que ça faisait une belle synergie. Il y avait des valeurs qui se complétaient. Aujourd’hui je pense que la résilience est un mot clé quand on veut réfléchir au changement climatique, aux émissions de gaz à effet de serre, à la valorisation de ressources locales et à la création d’emplois locaux avec la réduction des déplacements. Après c’est toujours intéressant d’avoir une idée, mais il faut également avoir l’outil pour la réaliser. J’ai trouvé qu’avec nos ressources locales, on pouvait mettre la vision en place.

Est-ce que tu peux nous parler davantage de ce projet alimentaire désormais soutenu par l’ADEME ?

Le projet est né de deux constats. Le premier constat est qu’actuellement nous avons trois cuisines centrales : une à l’hôpital, une en groupe scolaire et une en EHPAD. Toutes trois ne travaillent pas en synergie, mais comme des entités indépendantes et gèrent leur propre restauration collective.

L’autre constat, c’est que des éleveurs nous demandaient de créer une salle de découpe locale. Les éleveurs avaient une demande de la part des restaurateurs pour faire du produit local, mais avaient une problématique qui est ce qu’on appelle « le bilan matière » ou « l’équilibre matière ». C’est-à-dire que les morceaux nobles de la découpe allaient à la restauration touristique, mais qu’il restait les bas morceaux à valoriser.

La restauration collective est justement consommatrice des bas morceaux. On aurait donc un bon équilibre matière, c’est-à-dire qu’on pourrait avoir des débouchés pour l’ensemble de la carcasse (les bas morceaux et les morceaux nobles) avec une restauration collective locale. On a donc réfléchi à mettre en place une salle de découpe qui alimenterait à la fois la restauration touristique et la restauration collective.

Pour poursuivre la réflexion, il nous fallait trouver des légumes. C’est là qu’on s’est aperçu qu’il y avait un déficit de maraîchage sur le territoire, il fallait donc solliciter les maraîchers sur place et proposer l’implantation de nouveaux maraîchers. Me sont venus à l’esprit les néoruraux. Aujourd’hui on a un problème de transfert de l’exploitation agricole. Les enfants d’agriculteurs sont très peu à reprendre les exploitations familiales. Par contre, il y a toute une population de nouveaux ruraux qui se forme. Quand ils se forment à l’agriculture, ils se forment à la permaculture et ils cherchent des territoires pour les accueillir, pour pouvoir s’implanter. On sait que huit Parisiens sur dix rêvent de quitter Paris et qu’ils sont prêts à faire des sacrifices sur leurs revenus pour avoir une meilleure qualité de vie. Donc voilà, on est prêt à les accueillir. Il y a quand même une bonne demi-douzaine de villages qui ont été désertés et qui aujourd’hui pourrait accueillir des maraîchers à qui on pourrait proposer des débouchés.

L’appel à projets de l’ADEME nous a permis d’intégrer dans une politique municipale le concept de l’économie de la fonctionnalité et de la coopération. Aujourd’hui on est dans la phase de recrutement des accompagnateurs, de recrutement d’un chargé de mission qui serait chargé de piloter l’ensemble du projet.

Quelles sont les synergies entre tous les acteurs du projet ?

On a une opportunité qui est ce gisement de restauration collective, ce qui n’est pas négligeable puisqu’il représente les deux tiers de la population (on est sur 2400 habitants et sur 1500 repas par jour) et qui n’est pas soumis à une saisonnalité.

De l’autre côté, on a des éleveurs et quelques maraîchers pour qui aujourd’hui les seuls débouchés ce sont les marchés hebdomadaires et le tourisme en période de vacances, mais aucun n’a approché la restauration collective qui leur permettrait d’avoir une stabilité tout au long de l’année.

Notre démarche est de les mettre en relation sur le modèle de l’économie de la fonctionnalité et de la coopération. La difficulté qu’on entrevoit, c’est cette mise en relation entre des personnes qui n’ont pas l’habitude de se parler pour qu’elles se mettent à coopérer.

Notre restauration collective repose à ce jour sur trois entités, sur trois modèles administratifs et sur trois processus d’achat qui sont parallèles et où il n’y a aucune coopération. L’hôpital à son circuit d’approvisionnement, sa procédure de sélection et des fournisseurs, le lycée/collège à la sienne et l’EHPAD aussi. Pourtant tout le monde se connaît. Les responsables passent d’une structure à l’autre. Aujourd’hui les concepteurs des menus connaissent les trois structures parce qu’ils les ont fréquentées à différentes étapes de leur carrière. On veut donc les faire travailler ensemble, ne serait-ce que pour les approvisionnements. On pourrait en profiter pour tirer la restauration collective vers le haut. Ça leur permettrait d’avoir beaucoup plus de souplesse, ça permettrait aussi d’éduquer (pour la partie scolaire) les enfants au goût… On crée ainsi un cercle vertueux qui profite aux enfants comme à la restauration touristique.

On essaie donc de réfléchir et de se dire :

« autant faire le choix qualitatif plutôt que le choix industriel (approvisionnement en surgelés, etc.) »

On essaie de créer un véritable écosystème qui tend vers plus d’égalité, ce qui est en fait un des fondements de l’économie de la fonctionnalité et de la coopération. On veut fournir un service qui va faire que le consommateur aura une expérience plus riche.

Est-ce qu’il y a d’autres avantages que tu n’as pas forcément cités ?

Au-delà de cette solution que la restauration collective apporte au bilan matière des éleveurs, c’est une possibilité de donner plus de flexibilité à la restauration touristique dans ses approvisionnements. On a dans l’idée de permettre aux restaurateurs collectifs de passer leurs commandes et d’être livrés sur une demi-journée. Une commande passée le matin serait livrée l’après-midi et une commande passée l’après-midi serait livrée le lendemain matin. Aujourd’hui c’est quelque chose qui ne leur est pas proposé et qui ne leur est pas accessible.

Cette plateforme c’est aussi la création d’une douzaine d’emplois qui seraient non saisonniers, contrairement à ce qu’une cité touristique et thermale comme Luchon connaît habituellement. D’habitude, on est sur une saison de sports d’hiver et sur une saison de thermalistes.

 Aujourd’hui tu as besoin de quoi pour continuer à avancer dans ce projet ?

On a le soutien de l’ADEME, ce qui est déjà une bonne chose. Nous souhaitons devenir un site de référence pour les villes de montagne et pour les agglomérations rurales. Aujourd’hui on parle de revitaliser les zones rurales. Autour de l’alimentation, il y a beaucoup de choses à faire ! Développer ne serait-ce que de l’agrotourisme, ça peut permettre aussi de proposer à des agriculteurs une diversification d’activités autour de leur métier de base. Si on en revient à la permaculture, c’est toujours pareil, les surfaces cultivées sont beaucoup moins importantes que pour une agriculture extensive. Donc ça permet à l’agriculteur ou permaculteur de subvenir à ses propres besoins et également de vivre de ses surplus. L’idée c’est de repenser le modèle agricole sur un territoire beaucoup plus resserré, avec beaucoup moins d’échanges entre les territoires.

On compte beaucoup sur les accompagnateurs EFC pour nous aider. Pour apprendre aux éleveurs à échanger avec les personnes de la restauration collective, mais aussi avec les restaurateurs touristiques. D’avoir donc des éleveurs, des maraîchers et des restaurateurs collectifs ou touristiques qui se parlent entre eux. On a aussi besoin d’un œil bienveillant de l’administration qui permette de repenser les modes d’approvisionnement.

Est-ce que tu as d’autres projets pour la ville Luchon ?

On a connu un début d’exode rural. Des locaux commerciaux du centre-ville ont été délaissés, et on a la possibilité d’y créer des boutiques éphémères pour les artisans qui sont aujourd’hui présents sur le marché. La difficulté c’est qu’il faut faire comprendre aux bailleurs qu’aider un artisan a disposé d’une boutique éphémère c’est lui permettre de se faire connaître, acquérir de la visibilité sur son activité pour qu’il puisse ensuite s’engager sur du long terme.

Aujourd’hui la demande des boutiques éphémères vient des artisans qui estiment que deux jours de marché par semaine en période d’affluence ne sont pas suffisants. Ils voudraient pouvoir disposer d’un local. On a identifié un certain nombre de locaux commerciaux. Notre idée ce serait de mettre dans ces locaux disponibles deux artisans qui pourraient s’organiser en duo entre temps de production et temps de vente. Ça permettrait à chacun de se familiariser avec le produit de l’autre, un véritable atout pour la vente ! Du coup on a une activité pérenne, la boutique est toujours ouverte. Quand un artisan seul est obligé de fermer pour produire, il ne peut pas vendre.

Peux-tu nous parler des train à hydrogène et du papier-pierre ?

Le premier projet c’est ce train à hydrogène qui nous est annoncé pour 2023 et va permettre de désenclaver Luchon. Dans la foulée on voudrait créer une « hydrogène vallée », une sorte de vitrine sur toutes les applications de mobilité basées sur l’hydrogène. Sachant que l’on s’appuierait sur des industries locales de la région. Le vélo à hydrogène est fabriqué localement, il y a également un fabricant de bus à hydrogène sur la région. On dispose d’un aérodrome à Luchon et il se trouve qu’une entreprise néerlandaise met au point un planeur à hydrogène. On pourrait donc l’accueillir ici. Sachant que la France aussi est précurseur dans beaucoup d’applications de l’hydrogène, notamment pour le chauffage collectif.

L’autre projet c’est d’utiliser les déchets de nos carrières de marbre pour fabriquer (grâce à une technologie qu’il faudrait acquérir) une unité de fabrication de papier à base de pierres. Moins gourmande en énergie, moins polluante, elle nous permettrait d’avoir un produit recyclable dans de meilleures conditions que le papier cellulose.

J’ai été agréablement surpris de toutes les ressources qu’il y avait sur ce territoire et qui pouvaient être exploitées, développées, valorisées. C’est un peu ce que disait Steve Jobs : il faut pouvoir connecter les points. Une fois qu’on relie les points, on voit l’image apparaître. Il est évident que si je n’avais pas passé 20 ans en Asie, je n’aurais pas eu connaissance de la technologie du papier-pierre et donc l’idée ne me serait pas venue. J’aurais vu des gisements de marbre et je me serais dit « oui c’est des gisements de marbre, qu’est-ce qu’on peut en faire ? » On en fait du gravier pour les allées et du matériel de décoration, mais là il y a une vraie opportunité de valoriser ce qui aujourd’hui est un déchet.

Aujourd’hui quand on analyse les flux et nos ressources locales, on constate que les Pyrénées sont producteurs de bois, mais beaucoup de nos scieries ferment et on cherche des investisseurs pour relancer nos scieries. Pendant ce temps-là, notre bois est envoyé en Asie pour faire travailler les scieries asiatiques, et par ailleurs on importe du papier pierre d’Asie, alors qu’on a les ressources pour produire du papier pierre ici ! Il s’agirait donc d’acquérir la technologie et de valoriser nos ressources qui sont, je le rappelle, des déchets. Les déchets de carrière, ce sont des déchets plastiques. Il y a un potentiel fort de réduire la pollution, de réduire les émissions de gaz à effet de serre, de valoriser nos déchets et d’avoir des produits qui sont technologiquement avancés grâce à cette initiative. Le papier cellulose c’est quand même une technologie qui commence à dater un peu.

Je le répète, on ne peut pas faire du copier-coller. Chaque territoire a ses spécificités il faut pouvoir les regarder en se disant comment est-ce qu’on peut mettre en valeur ces spécificités ? C’est plus un mode de réflexion qu’un modèle. On a quatre ans devant nous pour essayer de réaliser le maximum des projets qui sont identifiés.

Merci à Michel d’avoir accepté cet entretien. Nous espérons suivre l’avancée de ces nombreux projets à Luchon et faire le point avec lui dans quelques temps. Nous avons eu la chance de rencontrer un autre acteur engagé dans la région, vous pouvez jeter un œil à l’interview ! (lien interview François)

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