Insertion par l’emploi avec l’entreprise Sinéo
Insertion par l’emploi avec l’entreprise Sinéo

Insertion par l’emploi avec l’entreprise Sinéo

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L’entreprise Sinéo, spécialisée dans la préparation esthétique et le reconditionnement de véhicule, est située en Occitanie, à Fenouillet, près de Toulouse. Devenue une SCOP en mai 2021, Sinéo emprunte une trajectoire vers le nouveau modèle de l’économie de la fonctionnalité et de la coopération. A deux doigts de fermer boutique en 2010 car elle perdait beaucoup d’argent, Sinéo a retrouvé un nouvel élan grâce à ce nouveau modèle économique. En 11 ans, l’entreprise a retrouvé une nouvelle croissance, et est passé de 6 salariés à 72 salariés. Une belle réussite !

Cet article est une retranscription de l’interview de Caroline Bocquet menée par la chaine « Agir pour Changer le monde ».

Qui es tu ? et que fait Sinéo en quelques mots ? 

Je m’appelle Caroline Bocquet, je suis gérante de la société Sinéo. J’ai 54 ans et je suis arrivée ici avant tout pour un projet humain puisqu’on a racheté l’entreprise à son ancien dirigeant sous la forme d’une Scop. C’est-à-dire qu’on a acheté ensemble, avec une partie des salariés. C’est ce projet de coopération qui m’a plu et qui vraiment je pense très important sur les nouveaux modèles. Notre entreprise fait avant tout de la création de valeur sociale et notre prétexte, c’est la préparation esthétique et le reconditionnement de véhicule. 

Par exemple, si demain tu devais acheter une voiture neuve sans doute que tu vendrais ta voiture d’occasion, Nous, on va reconditionner cette voiture d’occasion pour qu’elle soit remise sur le marché. C’est important parce qu’aujourd’hui on cherche à allonger la durée d’usage du véhicule et plus on va pouvoir reconditionner le véhicule dans des délais assez courts, plus on va pouvoir prolonger sa durée d’usage. 

Quelle est ta vision sur notre modèle économique et de société actuel ? 

Ma vision, c’est qu’il y a une rupture qui s’amorce de ce modèle économique. Au sortir de la 2e Guerre mondiale, il y a eu, en France, une volonté de production et d’acquisition de biens et matériels, car toute une génération a manqué. Donc il y a eu la mise en place d’une économie basée sur le capitalisme, sur de grosses unités de production, des capitaux… Une économie très centrée sur le savoir-faire, avec une vraie fierté du travail réalisé, avec une vie passée au travail.

Aujourd’hui on est en rupture, avec des générations qui montent qui ne voient plus le travail de la même façon, n’ont plus cette envie et ce besoin de propriété. Ils se considèrent au cœur d’un écosystème, avec un réel besoin d’y contribuer et de raisonner.

On est obligé de prendre ça en compte, si on ne change pas notre modèle économique, on n’aura plus personne qui voudra travailler. Le système évolue, les gens ont besoin de savoir en quoi ils contribuent, ils veulent avoir du sens dans ce qu’ils font. 

La mondialisation et Internet c’est super, sauf qu’aujourd’hui on est en crise sanitaire, tu te retrouves sur ton territoire tout seul isolé. Tu as le web c’est super, mais après ton voisin tu le connais plus, ta petite épicerie, ça fait très longtemps que tu n’y es pas allé. C’est là que tu te poses vraiment des questions de résilience.

On sera obligé de changer, à la fois parce que les gens ne vont plus aujourd’hui accepter de passer deux tiers de la vie dans un travail qui sera juste de la production de biens matériels et à la fois avec cette évolution de se demander « mais finalement on fait tout ça pourquoi et comment ? »

La notion de service aujourd’hui, on est obligé de la construire avec l’utilisateur. Il y a une fonctionnalité qui entre en jeu et une coopération qui est obligée de se mettre en œuvre.

On ne peut plus se dire « aujourd’hui je reconditionne les voitures rutilantes avec les produits polluants et je fais que ça, si tu n’es pas intéressé, ce n’est pas grave ». On ne peut plus faire ça, on ne gère plus les excès. On va gérer :

  • Comment je renonce à des choses principales ?
  • Comment je me focalise sur l’essentiel ?

Et ça, on ne peut pas le faire tout seul. On est obligé de changer le modèle économique.

Quelles sont les limites que tu as rencontrées, toi personnellement et dans ton parcours professionnel ?

La limite principale c’est celle qui est de se dire :

 » je raisonne avec ce que j’ai moi et face à face avec le client. Toi, tu es mon client, je suis face à toi et je négocie, j’entame le bras de fer. »

Par exemple, nous chez Sinéo, on fait de la préparation esthétique de véhicule, souvent chez les concessionnaires avec des personnes en insertion.

Le point de vue du concessionnaire est de dire « ce que je veux moi c’est le prix. Et l’insertion c’est bien, mais pas trop chez moi !». À partir de là, ce sont deux modèles qui s’affrontent : des personnes sans statut juridique, qui vont être autoentrepreneurs, avec une structure très légère, donc qui vont pouvoir proposer des prix bas.

Mais on est dans deux mondes très opposés, très différents.

Si on a chacun des modèles enfermés, on est dans l’opposition et la limite se situe là. Quand on est dans l’opposition, il y a toujours une alternative qui fait qu’à un moment donné, tu vas perdre ton client ou ton fournisseur et devoir remettre en question ton modèle.

La deuxième chose que j’évoquais déjà tout à l’heure, c’est le changement des mentalités chez les salariés qui ne se considèrent plus comme une unité de temps au travail, mais au contraire veulent trouver du sens au travail, s’épanouir, avoir des horaires adaptés, etc. Si l’entreprise ne propose pas ça, à un moment donné, elle n’aura plus de salariés.

Nous, notre travail c’est de laver des véhicules, c’est un travail physique qui est fatigant, tu peux avoir mal aux épaules, au dos… si tu leur demandes juste de travailler pour s’abimer, on ne va pas les garder longtemps.

Qu’est-ce que tu as fait pour dépasser ces limites ?

Les premières actions qu’on a menées, c’est faire du participatif et collaboratif en interne. Comment en interne on peut repenser nos organisations, retravailler ensemble, écouter le terrain, en étant proche de nos équipes de terrain pour voir comment faire différemment pour impliquer plus les personnes, que chacun se sente valorisé en dehors de sa propre production.

Ce premier chemin nous a amenés tout naturellement à l’EFC (Économie de la fonctionnalité et de la coopération), car on a découvert les richesses.

On s’est questionné sur l’économie de la fonctionnalité et de la coopération. Cette économie, c’est justement d’aller requestionner ce qui nous entoure, les relations avec le client ou l’ensemble des parties prenantes, et voir ce qui est important dans ce qu’on fait.

Est-ce que ce qui est important, c’est la prestation de lavage qui est vendue ?

En allant faire ce requestionnement, on s’est rendu compte que l’atout principal qu’on avait, c’était la confiance et les savoir-faire. C’est ce qui était primordial avec le client.

On a pu aller plus loin avec nos clients, comme PSA Peugeot. Sur Toulouse, par exemple, ils se sont rendu compte qu’il y avait une vraie confiance entre les équipes, donc ils se sont posé la question du reconditionnement du véhicule pour augmenter leur part de marché sur le véhicule d’occasion. Ils sont venus et nous ont dit « pourquoi pas vous », alors qu’on n’est ni mécanicien ni carrossier. Mais car il y avait cette confiance établie, cela a permis de travailler ensemble sur de nouvelles prestations avec plus de valeurs ajoutées.

En interne, ça nous a questionnés sur : on fait tout ça pour quoi ? On a alors travaillé sur nos valeurs, notre raison d’être. Aujourd’hui, ce qui nous guide, c’est de dire : « si ça ne répond pas à nos valeurs et notre raison d’être, on ne fait pas. »

Dans l’EFC, c’est ça aussi, aller voir ton client non pas en disant « Tiens, je peux te proposer un lustrage de véhicule », mais « Moi, mon boulot c’est de t’accompagner à transformer tes urgences en organisation durable et comment on peut faire ça ensemble ».

On va questionner son besoin et le mien et comment on va pouvoir coopérer : on va sur des usages fonctionnels, on développe des externalités positives comme le renforcement de la confiance, des prestations complémentaires et on est dans la durabilité grâce à la qualité d’échange. 

Peux-tu nous en dire encore un peu plus sur ce processus si tu dois le résumer en grandes étapes ?

Je ne peux pas le résumer. C’est vraiment un changement de posture, tout ça, ce sont des outils. L’économie de la fonctionnalité est une dynamique que tu mets en place et une posture que tu portes à chaque fois que tu vas voir un salarié, un client, un fournisseur. 

Tu vas avoir une posture différente qui est de dire : comment on va collaborer ensemble et pour quels usages ? 

On parle aussi de la renonciation : de quoi on peut se passer ou non ? Qu’est-ce qui crée de la valeur pour toi et moi ?

Quand tu as compris ça en tant que dirigeant, il faut se questionner aussi pour savoir comment tu amènes cela auprès de tes équipes. 

Comment les employés eux transforment leur posture. Il y a un vrai travail en interne à effectuer. Ensuite, c’est une dynamique, une fois que chacun est porteur de cette posture et de cette vision du monde, ça n’a plus de limite, cette nouvelle façon de voir le monde.

Je ne peux pas dire les prochaines étapes, on va les faire avec notre écosystème selon les différents timings. Il y a ça aussi, toi tu peux être prêt à changer, mais pas ton client. Les institutions peuvent être moteurs ou freins parfois, car ça ne correspond pas à leur modèle. 

C’est tout un travail de fond à faire et à cultiver tous les jours avec bienveillance, même si l’autre n’en est pas là. Comment je fais pour lui ouvrir sa façon de voir et continuer à collaborer ensemble ? D’où l’importance de la confiance et de la pertinence. 

Pour répondre à ta question sur les différents temps de ce processus, je dirai qu’il y a :

  1. La collaboration : générer la collaboration entre nous, ne pas te dire « je rentre dans l’économie de la fonctionnalité comme dirigeant et vous vous subissez », chacun a une libre parole, on a cultivé la confiance par les feedbacks, valorisé les idées et les pratiques, etc.
  2. Le fait de distiller ça en effet miroir avec nos clients : certains qui étaient très fermés acceptent maintenant de se poser avec nous pour questionner le réel et envisager une autre façon de travailler.
  3. Les autres opportunités de coopération qu’on voit au fur et à mesure et qui requestionnent le modèle.

Comment ta raison d’être s’est-elle transformée ? 

C’est surtout valoriser ce qu’on fait. Encore une fois, c’est un changement de regard.

Historiquement on se définissait et était reconnu comme prestataire esthétique de véhicule, en gros « je nettoie des bagnoles ».

Aujourd’hui, on crée de la valeur sociale. C’est ce chemin-là qu’on a fait. Ce qui est important pour nous c’est de cultiver les savoir-être, les savoir-faire de nos personnes, leur permettre de retrouver un emploi durable, retrouver un engagement durable qui va créer une valeur sociale qui peut être mise au service de la prestation esthétique. 

Qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ? On prend soin des êtres humains avec lesquels on travaille et on les fait grandir. On grandit ensemble au service de notre écosystème.

Si je dois résumer, notre raison d’être actuelle, c’est de cultiver nos savoir-être et savoir-faire pour transformer vos urgences en organisations durables. 

Et la partie écologique sur le véhicule ?

Ça fait partie des savoir-faire pour moi. Une organisation durable dit aussi soutenabilité du modèle, donc ne pas utiliser des produits dangereux qu’on peut trouver dans certains produits de nettoyage. On a fait le choix historiquement de travailler uniquement avec des produits biologiques, bons pour la santé de nos collaborateurs qui frottent les véhicules tous les jours avec et bons pour la qualité de l’eau. 

Quels sont les impacts dans ton entreprise avec ce changement de modèle ? 

Il y a de nouvelles prestations qui rentrent dans notre modèle économique, donc on peut chiffrer certains impacts. En 6 mois, cette nouvelle activité représente plus d’un tiers de notre chiffre d’affaires de 2,2 millions d’euros, donc c’est un progrès mesurable.

Au-delà de ça, l’impact qui me vient à l’instant, c’est qu’on devient plus vivant, car on n’est pas une société arrêtée avec une liste de services et c’est tout. Au contraire, notre liste de services va évoluer, grandir, changer. Par exemple, on fait de l’insertion, qui dure deux ans pour un projet professionnel, mais après on en fait quoi ? Sur un marché conventionnel, la personne peut à nouveau être broyée par le système. On se questionne sur comment aller plus loin dans le retour à l’emploi de nos salariés en insertion pour un retour dans un monde plus conventionnel. Et aussi, comment aider le monde conventionnel à accueillir ces personnels. C’est une nouvelle prestation qui est très loin du nettoyage de véhicule.

On devient vivant dans notre écosystème avec une position plus juste. Si demain le marché de l’automobile change, l’usage change, avec par exemple d’ici 2030, 30 % de véhicules en moins, pour nous cela signifie moins de prestations, qu’est-ce que l’on fait de nos équipes formées ? De nos savoir-faire ? On va inventer de nouvelles prestations. On va pouvoir être vivant et savoir bouger avec notre écosystème, on va pour accompagner et pas juste licencier.

As-tu réfléchi à l’avenir, aux projections ? 

On peut réfléchir à l’avenir, je peux réfléchir dans mon coin, mais mon devoir de dirigeante c’est d’être vigilante à ça : qu’est-ce qui est important pour nous dans notre raison d’être et comment je fais pour me projeter dans mon écosystème et anticiper ces grandes évolutions ?

Et puis mon boulot c’est de m’asseoir avec mes salariés et parties prenantes externes, et dire : qu’est-ce qu’on peut mettre en œuvre ? 

Aujourd’hui, la distribution de véhicules, c’est des milliers d’emplois qui vont subir ces changements d’habitudes et de mode de vie. On peut se poser la question de comment on va faire pour les accompagner à notre niveau, dans ce modèle qui va évoluer. Mais il faut le faire avec nos parties prenantes.

Est-ce que tu considères que l’EFC est un modèle qui va nous permettre de répondre à tous ces différents enjeux environnementaux et sociaux ? 

C’est un modèle utile mais surtout durable, on revient proche du vivant, collé au vivant. On va proposer un usage, une coopération parce que l’écosystème en a besoin. Ce sont des modèles qui amènent une certaine résilience.

Par exemple, l’intérêt de la SCOP (Société coopérative et participative) est d’apporter une pérennité à l’outil : on aligne intérêt des actionnaires et l’intérêt des salariés. Cette société peut durer des centaines d’années, elle appartient à ses employés. L’économie de la fonctionnalité va apporter une durabilité, car elle prend soin de ses ressources aussi. 

Souhaites-tu ajouter quelque chose à ajouter ? 

La question qu’on peut se poser.

Je suis allée aux universités d’été des économies de demain, le constat c’est que parmi les nombreuses personnes présentes, 95 % étaient des femmes avec un niveau bac+5. Qu’est-ce qu’on peut faire ? Parce que le monde de demain, il nous appartient à tous.

Comment chacun internaute peut poser un acte pour dire « j’ai envie de prendre conscience, de mieux comprendre le système et de savoir ce que je peux faire sur mon territoire. » C’est ce que j’ai envie de dire aux internautes, c’est « venez nous questionner, venez nous rencontrer, faites cet acte en conscience d’aller sur tel ou tel client ou fournisseur. »

On a besoin d’être soutenu dans l’idée que la création de valeur sociale c’est important et on ne va pas aller que sur le prix. C’est tout un système éducatif à changer qui commence par nous-mêmes : ce que je peux donner de meilleur et comment je peux contribuer. 

Avoir conscience de ce que ça provoque de ne pas abandonner nos vieux modèles. Posons-nous des questions et posons des actes, quelle que soit leur ampleur.  Ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières.

Donnons-nous rendez-vous dans un an pour voir les tas de nouvelles choses qu’on aura développées pour aller encore plus loin sur cette création de valeur sociale.

APCLM :

Merci beaucoup, Caroline, pour ce temps que tu nous as consacré avec cet interview de valeur. Retrouvez d’autres interviews sur la chaine Agir pour changer le monde.

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